03 juillet 2008
Juan Gelman
commentaire XXIII (saint jean de la croix)
cette blessure de toi / plaie / lumière
comme créature blessée
ou peine de toi qui vis-meurs
jusqu'à la tuer la faisant
bonheur de toi encielant les furies / palais
où ma langue est collée
comme langue de toi / terre où
tu pousses comme douceur / toi
qui m'as commencé je veux que tu m'achèves
au beau milieu de toi / pays / refuge
où passe toute vie / frémissement
qui me fait frémir en toi / clair de feu
commentaire LXIII (van gogh)
comme écrivant des lettres
au silence / demandant la
misère n'a-t-elle plus de
fin? / un couteau la coupera-
t-il jamais / splendeur / mouette qui
la traversait comme ciel /
faisant s'ouvrir l'air afin que
pénètre ta visitation /
douce de toi / et sans souffrance/
ou ce qu'endure la nature /
animal désaccoutumé /
que tu touches de ta grandeur?
(L'opération d'amour, Gallimard / du monde entier - trad. J. Ancet, 2006, p.51 et 98)
22 juin 2008
Nicolas Grégoire
Arvo Pärt - Alina
Pour Marc Dugardin
décaler
la tête
contre
trop de
mon père
peur d'être
sans prise
le ventre
ou
- peut-être que
tu aurais dû
mettre
autre chose -
les nerfs
comme des aiguilles
Du ! Dein Mutter
ist tot
gorge pleine
obstruée
ou
mimée ouverte
jusqu'à
mordre baxter
avec promesse
de mort
chevaux autour
bière seul
pour forcer
l'air lourd
le crâne
- toujours ça
le crâne -
à coups
de sons
répétés
et le cul
colle
aux chaises
d'une nuit
qui tarde
ça rit
de loin
s'épuiser
vomir
quitter aiderait
si seulement
y avait
assez
(se tirer de, 2008, inédit)
On peut lire également trois textes de Nicolas Grégoire dans le dernier numéro de la revue N4728. Il est d'ailleurs l'heure de s'abonner ou de se réabonner.
Mohammed El Amraoui
Le monde ruine n’est que ruine, dit ma sœur, et fantasme.
un phasme
séjourne sur ma face.
Aimée, aimer c’est mon nom, gravures douleurs très précoces, entends le ciel jacasser, et certitudes meurtrières, dégoulinades rouge pinard, biffures par terre, tertre, registres et choses manuscrites,
Cinquième semaine affleure dans les aisselles de mon chemin
avec des tessons de verre, des débris de machines rouillées. Le ciel,
le ciel
tombe dans une encre de poète et titubant sur ses jambes comme
sur
les échasses d’un alphabet.
(Accouchement de choses, Dumerchez, 2008, p.31 et 34)
18 juin 2008
Florence Pazzottu
Ce n'est pas rien de se prendre la nuit en plein dos.
infernal
Le plus difficile à comprendre, à avaler,
pour qui a affaire à cette obscurité, c'est qu'elle
n'intéresse personne (elle devrait! pensé-je
maintenant que j'ai grandi, assez pour ne plus croire
mienne, étroitement, cette humaine universelle
obscurité); sans doute est-ce pour ça que dans toute
famille naît un jour un enfant dit "infernal",
qui prend sur lui tout l'obscur dont chacun nie l'existence
et qui, du fait de ce déni, insidieusement
contamine tout l'espace, toute relation
possiblement vivants: sur cet enfant, qui venu
de l'obscure le révèle, il ne peut pas en être
autrement, lui qui, sans le savoir encore, mais
avec une intensité, une faim d'exister
qui ne se laisse pas étouffer, cherche un chemin
vivant hors de l'évitement, comme sur celui
qui vient témoigner de l'humaine inhumanité,
de l'anéantissement de l'homme par lui-même,
se reporte, se cristallise tout le déni.
(la Tête de l'Homme, Seuil / Déplacement, 2008, p.36)
10 juin 2008
Jérémy Liron
Samedi, le 17.
La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer pendant des heures personne. (Rilke)
Alors on trace la route, on la vérifie par l’allant qu’elle imprime, en épouse la houle étirée, les bords, les herbes hautes, leur inclinaisons lentes. Trois fois elle semble finir et replonge en se soulevant légèrement. Se dégage à l’oeil dans les cimes l’entonnoir robuste d’un château d’eau, la découpe graphique de ses contours gris. Partout autour, la liquidité des étendues planes, l’impression de dilatation que la perspective enivre. Livre ou tableau, cette dilatation contenue, comme réactivée continuellement en une oscillation ténue.
(le livre l'immeuble le tableau, publie.net / forme brève) 1,30€
08 juin 2008
Sophie G. Lucas
d'une journée cramée regard accablé sur le vol des martinets mains sur les hanches elle là-haut le nez collé n'entends pas pleuvoir les commandes des clients dans son dos flèches dans le ciel nuages percés et courbes des oiseaux tard bien trop tard pour les suivre
l'océan se laisser aller sur le dos battre en silence la mesure des drapeaux qui claquent le parfum des parasols rayures et tissus éponge tartines beurre et confiture de le lait tourné aux coins des lèvres
*
à son retour le silence de la maison de ses voisins du petit arbre de la clôture de la bicyclette la vie seconde adossée là et c'est la panique presque
(Panik, Les éditions Le Chat qui tousse, 2008,p. 9, 11 et 24)
d'autres extraites ici
19 mai 2008
Fabienne Swiatly
J'aurais pu cerner ma peur avec quelques adjectifs
J'aurais pu noter que je pensais à un livre avec pour titre Mettre au monde
J'aurais pu noter la visite à Medhi et Nassera au centre de rétention de Satolas
J'aurais pu noter mon émotion à entendre le cri strident des oiseaux matinaux.
Oiseaux que je ne sais pas nommer
J'aurais noter mon étonnement que plusieurs jeunes de 15 ans souhaitaient être placés.
J'aurais pu noter la crasse du commissariat et l'impuissance d'un flic face à des parents.
Et ces mots qu'il ose dans le commissariat :
on vous ment sur ce qui se passe chez les flics.
J'aurais pu noter, noter, noter dans l'étrange dilatation du temps de l'attente.
Mais je n'avais plus les mots.
Lire ici le reste de ces notes / Gîte d'étape
On retrouve aussi Fabienne Swiatly sur Publie.net
18 mai 2008
Danielle Collobert
flots lourds
d'épaisse couleurs - le visible
tension aux yeux du nerfs - cercle en cercle de pupille
distendues - relevant les tracés - lignes - carte du
corps - subissant les chocs à l'oreille
il regarde - brûlé - si les paupières servaient à dimi-
nuer l'intensité - lumière souvenir - d'avoir vu
éclatement de l'œil - immensité reçue d'un coup -
inondant la surface aqueuse - débordera du corps
en flamme - un jour - sans doute
au ras de la chair pour chercher l'obscurité - il colle
ses yeux au creux sombres - cils immobilisés -
aplatis contre la peau humide - cherche sa nuit
(Oeuvre 1 / il donc, POL, 2004, p.320 et 321)
07 mai 2008
Emmanuel Laugier
Jouer avec
des paquets de poussière et la soif
que donnent les laines de verre sous les toits et qui ne passe
devant nous l'oeil
dans le coin qui appelle
à qui répondre quand répondre du fond de la bouche
quelque chose bégaie
qui ne remonte pas et il y a
ce trou la honte un désordre de tessons
par où tout s'écarte à l'intérieur
et dehors l'ombre des mains se plaque sur la figure
et tout ce noir entre en paquets prend dans la bouche presse ce qui
reste d'une bouche dans la bouche aspire toute cette tête qui
se serre autour
*
Tout ce blanc rentré dans l'ampoule éclate dehors
rentre ne tête dans ce bout en boule dans l'oeil en reflet
ou en flash
comme qui frotte une allumette où il fait noir vers rien que le noir
reste
avec une tache dans l'oeil qui oscille mais reste
barre au bout
(L'oeil bande, Deyrole Editeur, 1996, p. 33 et 42)
01 mai 2008
Cid Corman
Deuil -
presque tout
ce qui est
a été
La perte
pèse et
tient à
Ô
Personne
pour entendre
(sans vent)
les arbres
Feuilles
restantes - est-ce
ce qui
reste
Les mots -
ce souffle -
toi - non -
moi?
Comme s'il s'était jeté de lui-même
au milieu de la route le chien -
pas mort - épuisé - aboyant toute la nuit
prêt à se taire - si possible -
jusqu'au retour de la nuit. Mais là - se levant -
à contrecœur - comme je passe - incertain
de ce que je mijote - là debout -
avec un air abject de lassitude et de peur -
sans même prétendre être un chien.
(Vivremourir précédé de Lieu, L'act em / coll. La rivière échapée - Trad. B.Beck & D.Quélèn, 2008, p. 55 et 87)
27 avril 2008
Antoine Emaz
la lumière cerne serre ferme
même les mots
un silence de verre
l'air fait bloc
la lumière le traverse
comme une loupe
dans l'air
râpeux
jardin comme raclé
par la lumière
elle coupe net aux angles
aux moindres relief du crépi
mur
éclatant de blanc
the light surround clings closes in
even on words
silent as glass
air hangs solid
the light a magnifying glass
cutting through
the roughness
like a blade
that scarpes
across the garden
slicing the corners of the wall
the tiniest plaster bump clean
wall
blinding white
(Petite suite froide / Ice suite (trad. Delia Morris), Atelier des Grames / coll. l'à bordée, 2005, p.19 et 18)
25 avril 2008
Dominique Quélen
plage de Coxyde. Les nuages avancent droit. La digue, pierres et briques alternées, poignées d'herbes dans les jointures. Clarté de l'air uniformément répartie. Moteurs lointains (hors des opérations du jour). Flaques d'ombre en mouvement. Fille tenant un poids mort à la main: une apparence d'algues et de cordes. Sac hermétique à transpiration sèche. Les pensées viennent par à-coups. jambes nues. Bottes jaunes. Mi-Avril
le pain du crâne, une source. Et tu voudrais déjà commencer à vivre. Attends: attends d'abord la fin ( pour naïtre) de ta mort. Une source, et jamais la moindre rive. Aussi bien fleuve, ou couleuvre d'eau bleuie entre des corps dont chacun porte en lui un nom étranger. Et qu'approche un autre nom, plein d'une eau pareille où tout se mélange, un nom pour ce qui reste
(Comme quoi, L'act'mem / la rivière échappée, 2008, p. 18 et 44)
20 avril 2008
cliquer ici pour accès téléchargement
Avec une peinture et 5 dessins de Winfried Veit
19 avril 2008
Alejandra Pizarnik
CELLE DES YEUX OUVERTS
la vie joue dans le jardin
avec l'être que je ne fus jamais
et je suis là
danse pensée
sur la corde de mon sourire
et tous disent ça s'est passé et se passe
ça va passer
ça va passer
mon cœur
ouvre la fenêtre
vie
je suis là
ma vie
mon sang seul et transi
percute contre le monde
mais je veux me savoir vivante
mais je ne veux pas parler
de la mort
ni de ses mains étranges
(Oeuvre poétique, Actes Sud, 2005, p.23)
12 avril 2008
Turin
Décidons, ce matin, sur un coup de tête, de passer quelques jours à Turin (21 - 24 avril). Et j'ai envie, avant de partir, de relire Le métier de vivre de Pavese. Livre qu'il me faut racheter puisque mon exemplaire est toujours emballé dans les cartons de déménagement. En sortant de la librairie, je parcours quelques pages à la recherche d'un 12 avril, n'importe lequel, pour voir ce que Pavese peut bien avoir à dire un 12 avril. Je tombe sur cette note du 12/04 de 1941 qui me cueille au bon moment:
.
L'un des plaisirs humains les moins observés est celui de se préparer des
événements à échéance, de s'organiser un groupe d'événements qui aient une
construction, une logique, un commencement et une fin. La fin est aperçue
presque comme une acmé sentimentale, une joyeuse ou flatteuse crise de
croissance de soi. Cela s'étend à la construction d'une réponse du tac au tac à
celle d'une vie. Et qu'est ce que cela sinon la prémisse du fait de narrer?
L'art narratif apaise justement ce goût profond. Le plaisir de raconter et
d'écouter, c'est de voir se disposer des faits selon ce graphique. A la moitié
d'un récit, on se retourne vers les prémisses et on a le plaisir de retrouver
des raisons, des clés, des motivations causales. Que fait-on d'autre quand on
repense à son passé et qu'on se plaît à y reconnaître les signes du présent ou
de ce qui se passera ensuite? Cette construction donne une substance, une
signification au temps. Et le fait de narrer est en somme seulement le
moyen de le mythologiser, un moyen de lui échapper. (p.266)




















